Pour Maryam Mirzakhani

D’abord, je sais qu’il est impudique de parler d’elle. D’en parler ici, à ma manière.

En parler tout simplement, je ne fais que ça depuis que la nouvelle m’est tombée dessus, puisque parler de mathématiques, de mathématiciennes et de mathématiciens, c’est justement mon métier (voir : https://www.sciencesmaths-paris.fr/fr/maryam-mirzakhani-838.htm ).

C’est impudique, oui, car à défaut de pouvoir parler d’elle mieux qu’un autre, je ne parlerai que de moi, je le sais.

Parce que, soyons honnête, si j’ai pleuré à l’annonce de sa mort, pleuré comme jamais je n’ai pleuré une parfaite inconnue, de tristesse et de rage, n’était-ce pas avant tout pour moi-même ?

En parlant d’elle – et voilà que me vient le blues d’India Song – je l’ai redécouverte, elle que j’avais à peine croisée en 2014, elle à qui je voulais parler, encore plus qu’aux trois autres, mais qui n’avait pu, contrairement aux trois autres, m’accorder d’interview, de même qu’elle n’avait pu donner sa conférence de lauréate, parce que déjà la maladie, déjà la fatigue…

Elle, la seule femme, la première femme.

Elle, née comme moi en 1977, mère comme moi d’un unique bout de chou – le mien ne ferait son entrée dans le monde que trois mois plus tard mais pointait insolemment sous ma robe violette, la sienne prenait place sur sa hanche ou trottinait à ses côtés (comme je pense à toi, petite fille, aujourd’hui !) -, … La ressemblance s’arrête là. Elle, étoile d’une science fascinante que je me contente d’admirer de loin, avec mes télescopes rudimentaires.

Elle, astre filant.

Enfant, elle voulait être écrivaine. Et puis Gauss est passé par là. Somme des entiers de 1 à n, la fabuleuse et simplissime démonstration : développer la somme, puis la ré-écrire à rebours, puis additionner les lignes***… Un sacré tour du moutard Carl Friedrich que Maryam – pas plus que vous et moi – n’avait vue venir, mais qui lui fit l’effet de la foudre. Ô, beauté, irrésistible beauté des mathématiques !

Moi, c’est l’inverse, je me suis longtemps bercée de l’illusion que je serais une scientifique (un cursus littéraire, pour une fille, c’était tellement convenu !) avant d’admettre que zut, ce que j’aimais plus que tout, au fond, c’était raconter des histoires.

Elle. On peut la revoir en vidéo au temps de sa gloire. Qui pourrait dire que déjà, dans sa chair, ronge cette chose qui depuis quelques temps (je compte… quoi… une bonne dizaine parmi les copines, la famille, les connaissances) frappe autour de moi sans faillir, qui meurtrit toujours, qui parfois prend tout, sans laisser de miettes.

Chanson, toi qui ne veux rien dire…

Comme, pour tant de gens, les mathématiques.

Comme, pour moi, sa mort.

J’aurais honte de céder à des rapprochements superstitieux (je ne suis pas une scientifique mais j’ai un minimum d’éducation et de dignité, tout de même), de m’abandonner à une litanie du genre

Maryam Mirzakhani (1977-2017), première femme lauréate de la médaille Fields, morte à 40 ans d’un cancer du sein

Sofia Kovalevskaya (1850-1891), première femme titulaire d’un doctorat de mathématiques, morte à 41 ans d’une vulgaire pneumonie

Ada Lovelace (1815-1852), qui inventa le premier programme informatique, fauchée à 36 ans par un cancer de l’utérus

Emmy Noether (1882-1935), ma très chère, mère de algèbre moderne et de bien d’autres choses, morte d’une tumeur ovarienne mal soignée

Sophie Germain (1776-1831), théorème éponyme, admiration éternelle du même Carl Friedrich Gauss précédemment cité – vous savez que son père, à Sophie Germain, confisquait les chandelles avec lesquelles elle travaillait la nuit pour l’empêcher de s’adonner à cette activité un peu trop masculine, et qu’elle dut emprunter le pseudonyme d’Antoine Auguste Leblanc pour pouvoir se procurer les cours de Polytechnique – Sophie Germain, disais-je, cancer du sein encore …

Esprits d’exception rattrapés par leur corps.

Leur corps de femme – alors quoi, c’est vrai cette connerie, Dieu existe et c’est bien l’épouvantable misogyne vanté par toutes les religions ?

Mais non. A l’unisson Grace Chisholm, Alicia Boole-Stott, Yvonne Choquet-Bruhat, la quasi-centenaire Katherine Johnson, la carrément centenaire Marie-Hélène Schwartz m’empêchent de commettre l’irréparable parque Dieu c’est pratique deux minutes, comme objet de ma colère, mais ensuite, que d’emmerdements en perspective…

Revenons à elle…

Je dirai pour conclure qu’à défaut de vivre encore, elle a vécu, vraiment vécu. Et qu’elle a eu de la chance. Chance de trouver sa voie et d’y exceller. Chance d’occuper son temps à faire ce qu’elle aimait. Chance de créer ou de procréer ces choses mystérieuses et riantes, merveilleuses, que sont les mathématiques et les petites filles.

Peut-être que pour elle, en fait, il ne faut pas pleurer.

 

*** Combien vaut 1 + 2 + 3 + … + n (pour n’importe quel n) ? Alors là, Gauss (qui a entre 7 et 10 ans quand il te pond ça), il te dit :

– Bah c’est simple, t’as qu’à l’écrire, ton 1 + 2 + 3 + … + (n-1) + n, hein on va dire que c’est égal à S, et puis ensuite t’as qu’à l’écrire à rebours, tu vois : n + (n-1) + … + 3 + 2 + 1. Bon, t’es d’accord, qu’on l’écrive dans un sens ou dans l’autre, la somme vaut toujours S.

– Bah oui c’est évident. (Tu me prendrais pas pour une conne, Carl Friedrich ?)

– Donc si t’additionnes les deux, tu obtiens le double, soit 2S, ok ?

– Ok.

– Eh ben fais-le, additionne. Mais additionne terme à terme. Qu’est-ce que tu remarques ?

– Terme à terme, tu veux dire… D’un côté le premier terme c’est 1, de l’autre c’est n, si j’additionne ça fait n+1. Ensuite le deuxième terme d’un côté c’est 2, de l’autre c’est (n-1), donc si j’additionne, ça fait encore n+1… Ok j’ai pigé, l’addition terme à terme, ça vaut toujours n+1, et comme il y a n termes en tout, le total vaut n fois (n+1).

– T’es trop une flèche, toi. Donc…

– Donc 2S = n x (n+1) donc S = n x (n+1) /2. Putain c’est top cool, Carl Friedrich ! Heu… rappelle-moi quel âge tu as déjà ?

 

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