Démêler

(Du démêlage comme école de l’espérance)

Texte de Gaël Octavia

Infernale chevelure nègre. Chevelure emmêlée.
Autrefois, je la démêlais une fois par semaine. Pas davantage, car le rituel est fastidieux pour qui, comme moi, déteste l’atmosphère collante de la salle de bain. Du temps, pourtant, j’en avais alors. Du temps que je n’ai plus. Depuis un certain jour de grand soleil, il n’a cessé de s’étirer, le temps, entre deux démêlages.
La dernière fois, cela faisait sûrement trop longtemps. Torsades inextricables de fils capillaires. Le résultat de mon laisser-aller était spectaculaire.
Il aurait fallu s’y atteler avant, mais voilà, avant, j’avais manqué de courage. Et plus les jours passaient, plus l’enchevêtrement des boucles devenait impressionnant – il doit exister un instant optimal où la satisfaction conjuguée de la paresse et de l’aisance à se coiffer atteint un summum. Cet instant, je l’avais raté. Nœuds gordiens. Loxes bobmarlesques. Une fois l’instant optimal passé, plus mes cheveux s’entortillent amoureusement sur ma tête et moins je mets de zèle à les empêcher de s’emmêler, négligeant même de les tresser en deux nattes serrées avant d’aller dormir. Arrive toujours, pourtant, le moment où ça ne peut plus durer. Où les chignons les plus astucieux échouent à masquer la vérité.
Le peigne. Séparer la chevelure en deux parties à peu près égales est le préambule à tout démêlage. Mais là, non. Même ce premier geste, même ce geste tellement simple est devenu impossible.
Il y aurait de quoi pleurer – sans rire ! – s’il n’existait une bouée de sauvetage : se souvenir. Oui, c’est déjà arrivé, aussi dense, aussi impénétrable, et finalement tu as réussi.
Caresser, puisque c’est la seule chose à faire. Caresser en prenant le temps. En surface d’abord. Caresser inlassablement. Jusqu’à ce que.
En dépit des apparences, au mépris de toute logique, la chevelure se laisse dompter, à force de caresses. Le peigne, tel un coutelas pris de lenteur, y trace un chemin, puis un autre. Les fils s’étirent sur les épaules, sur le dos, lourds de baumes et d’huiles conviés à la rescousse, conciliants, civilisés.
Alors les doigts se demandent. Les doigts qui jouent entre les fils désormais ordonnés. Et si tout était possible, au fond. Si toutes les choses inextricables pouvaient finir, tôt ou tard, par se démêler. Toutes ces choses. Tout ce sur quoi le monde pleure.
Les doigts passent sans effort dans l’amas redevenu fluide et ils rêvent. Démêler l’indémêlable, puisqu’il n’est rien qui rivalise avec une crinière rebelle. Démêler la violence. Démêler la haine. Démêler l’Un et l’Autre. Démêler les Israéliens et les Palestiniens. Démêler les frères ennemis et les ennemis héréditaires. Démêler les hommes partout où ils s’emmêlent. Démêler. Démêler. A force de caresses.

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